
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où on pouvait oublier. Un temps où des échanges, des discussions, des images, des sons pouvaient disparaître de notre mémoire.
Il y a quelques jours, le téléphone de ma copine est tombé en panne. Je lui ai donc prêté ce vieux Nokia, le temps qu’elle en achète un autre. (Si vous voulez tout savoir, c’est en fait sa carte SIM qui était morte, donc elle n’a pas pu l’utiliser.) Mais en le rallumant, j’ai trouvé des dizaines de SMS vieux de plus de 3 ans (à l’époque où ce téléphone me servait pour une deuxième ligne que je n’utilisais quasiment pas). Donc là, sous mes yeux, des dizaines de discussions qui m’étaient sorties de la tête, avec tout autant de personnes (qui, elles, ne m’étaient pas toutes sorties de la tête).
Je n’ai pas tout lu. Je suppose que je n’ai pas envie de tout lire mais si je le voulais, il suffirait de parcourir les messages, et tout un pan de ma vie se rejouerait sous mes yeux. Ce qui est vrai pour des SMS vieux de trois ans l’est d’autant plus aujourd’hui.
Je sais que je ne suis pas « normal », que je suis beaucoup plus connecté que la moyenne. Mais la quasi-totalité de ma journée est liée à une action en ligne : du réveil au couché (indiqués sur Path) de la musique écoutée sur Spotify et loggée sur Facebook ou Last.fm, les séries regardées sur BetaSeries, toutes les conversations sur Skype, les mails sur Gmail… C’est évidemment sans compter toutes les pensées, discussions et commentaires partagés sur Twitter ou Facebook.
Mais, plus ça va moins j’arrive à savoir si c’est bien ou pas. Est-ce qu’il n’est pas vital de laisser respirer sa mémoire ? Certe je trouve ça assez génial de pouvoir savoir que j’ai écouté tel titre tel jour mais est-ce que je n’ai pas envie d’oublier d’autres détails ? Est-ce qu’il faut que je puisse relire toutes ces informations ? Est-ce que ça ne peut pas être dangereux ?
Est-ce que tous ces services ne risquent pas d’alimenter notre nostalgie ? Après tout, Nietzsche n’avait-il pas raison en disant que l’oubli n’est pas un raté de la mémoire mais une mise en place du passé, un effacement fonctionnel de certains souvenirs ? Pour le philosophe, nul bonheur ne saurait exister sans faculté d’oubli.
« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l’histoire. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les évènements passés, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur se dresser un instant tout debout comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et ce qui est pareil ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême: un homme qui serait incapable de rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui la ne croirait plus en soi il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement en vrai disciple d’Héraclite il n’oserait même plus bouger un doigt. Tout acte exige l’oubli comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait rien voir qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal mais il est impossible de vivre sans oublier. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme d’une nation ou d’une civilisation.«
Nietzsche, Secondes considérations intempestives
Beaucoup de neurologues confirment en tout cas la théorie de ce bon vieux Friedrich. Pour eux, il faut oublier pour s’adapter et apprendre de nouvelles choses. Le livre The woman who can’t forget raconte justement l’histoire d’une femme qui est incapable d’oublier. Elle se souvient en détail de chaque moment de sa vie, ce qu’elle décrit comme une véritable torture.
Des chercheurs de Standford ont même démontré qu’oublier permet de se souvenir plus facilement des choses qui ont vraiment compté. Mais, ces souvenirs sont-ils perdus à tout jamais ? Quiconque a déjà expérimenté l’hypnose sait que le cerveau cache et conserve une immensité d’informations, dont on ne soupçonnait pas l’existence…
Alors, Timeline de Facebook ou Memolane ne finiront-ils pas par nous détruire ? Le web nous empêche-t-il de nous adapter et d’apprendre de nouvelles choses en rendant disponibles trop facilement d’anciennes informations ? Il est en tout cas plus qu’important de se « forcer » à se déconnecter et à apprécier des moments que l’on savourera oublier, pour en vivre de nouveaux encore meilleurs.

Si je peux me permettre une remarque un peu naïve : moi si je tombais sur des messages que je n’ai pas vu depuis 3 ans, j’y prendrais du plaisir, justement celui de retrouver le chemin de souvenirs perdus.
Car l’oubli est justement essentiel et constitutif de toute possibilité d’action. Il n’est pas simplement oubli du passé mais il est aussi oubli dans le présent à tout moment. A chaque instant, nous recevons des dizaines de signaux susceptibles d’être traités (et même certainement effectivement traités) par le cerveau, mais pour pouvoir agir, il faut sélectionner les informations. Quand on traverse une rue, il y a une multitude de bruits, objets qui nous entourent mais notre attention ne se porte que sur ce qui est utile à notre action au moment donné, ce qui nous permettra de traverser sans nous faire écrabouiller.
La mémoire répond au même principe : nous mobilisons uniquement les souvenirs nécessaires à notre action. Parfois, un incident, une coïncidence (une madeleine, un pavé…) nous fait retrouver un souvenir perdu et comme le dirait ce bon vieux Marcel (pour reprendre ta rhétorique), c’est plutôt agréable.
Ce qui est justement intéressant et ce qu’illustre la référence à Héraclite et à une trop grande conscience du devenir, c’est que pris au mot la conscience absolue du devenir ne peut créer de souvenirs et donc d’oubli. Sans objet fixe, pas d’attention possible.
De même, vivre en essayant de se remémorer à chaque instant sa timeline serait donc absurde et illusoire… Mais en même temps, je ne pense que ce soit ce que nous cherchons dans l’usage du web et des réseaux sociaux.
ON pourrait même souligné qu’à partir du moment où nos actes sont objectivés dans une timeline, ils n’encombrent plus l’esprit. On touche au paradoxe de l’écrit : à partir du moment où les choses sont écrites et accessibles, il n’est plus utile de conserver le chemin pour s’en remémorer. Il suffit de se connecter et de faire une petite recherche. Et donc, dans un certain sens, on organise justement l’oubli de cette manière.
Du coup, ce n’est pas la connexion / déconnexion, le fait d’écrire ou d’enfouir au fond de nos neurones qui serait problématique, mais simplement la volonté d’archivage, la tentation mémorielle. Et cela serait plutôt le fruit d’une volonté voire d’une idéologie, plutôt que la conséquence d’un outil (même si effectivement aucun outil n’est vraiment neutre).
Bref…
Je suis plutôt fan de cette réponse, tiens!
Inutile de préciser que je suis tout à fait d’accord avec ça.
C’est vrai qu’aujourd’hui, avec tous ces outils que nous offre la technologie, on ne peut pas oublier. Chaque moment reste gravé que ce soit sous la forme de tweet, de playlist ou de checkin. C’est même un gage d’efficacité pour notre génération qui se doit d’être au courant de tout.
Moi-même quand je découvre une chanson, je me dépêche de la mettre en mémoire, « au cas où je veuille la réécouter mais que je me souvienne plus du nom ». Parce qu’on veut tout contrôler, de plus en plus. Celui qui ne se souvient pas, qui n’est pas capable de donner un renseignement est jugé innefficace et donc sans intérêt.
Cependant, notre mémoire est-elle la même qu’il y a 30 ans? On ne l’exerce plus de la même façon, c’est certain. Alors que du temps de nos parents, la mémoire retenait surtout les évènements essentiels, nous, nous gardons des moments triviaux. On fonctionne à l’inverse. Ces moments insignifiants ne devraient être que furtifs et constituer ces moments de bonheurs oubliés, qu’on retrouve comme par magie au détour d’une pensée.
Il y a deux semaines, je regardais une émission sur la mémoire et on y parlait notamment des personnes qui n’arrivent pas à oublier.Chaque détail, même le plus insignifiant reste dans leur tête et ne s’évacue pas. L’oubli, elles ne connaissent pas et c’est pour elles une véritable souffrance.
Et puis franchement, quoi de mieux que de retomber sur des photos de moments oubliés, ou de redécouvrir une chanson qui nous replonge dans nos mémoires?
Belle anecdote et vive le droit à l’oubli, ou en tout cas à la mémoire sélective. Je ne connaissais pas cette citation de Nietzsche, j’aime beaucoup l’idée du danger de l’ »insomnie », la « rumination ». Mais même si tout est toujours plus beau dans nos souvenirs il est important aussi de savoir sélectionner des moments « historiques », « fondateurs » s’ils peuvent avoir valeur d’enseignement. Et peut être que les traces numériques de nos souvenirs ne sont pas utiles ni saines pour nous, mais qu’elles seront utiles pour les archéologiques du futur (oui je pense souvent aux archéologues du futur, d’ailleurs j’en profite pour leur faire un coucou ici
. On trouve ce type de réflexions sur le blog histoiredememoire : ce post pourrait t’intéresser « Facebook et Google : histoire ou mémoire numérique ? »
la phrase de fin surtout :
« Finalement, les archives de Facebook ne seront-elles pas indispensables pour écrire l’histoire de l’humanité ? Ne devrait-on finalement pas s’inquiéter davantage des difficultés d’accès à ces archives qui risquent de disparaître tôt ou tard avec l’entreprise dématérialisée plutôt que de la diffusion de quelques informations éparses sur des individus qui répandent volontairement et publiquement des éléments de leur identité ? » http://histoiredememoire.over-blog.com/article-facebook-et-google-histoire-ou-memoire-numerique-67290328.html
Ton analyse est vraiment intéressante. Mais je ne crois pas que pouvoir tout garder en mémoire grâce aux réseaux sociaux ou autre technologie soit un moyen d’alimenter notre nostalgie. D’une part parce que notre cerveau semble normalement programmé pour ne retenir que l’essentiel (et souvent, les conversations webesques sont assez futiles…) et que nous sommes une génération assez tournée vers l’avenir. Et notre façon de vivre les choses par rapport à nos parents a profondément changée. Nous sommes davantage dans l’instant présent que ne l’étaient les générations précédentes, beaucoup plus prévoyantes. Parce que justement le web nous permet de tout partager instantanément. Et puis finalement, on n’oublie jamais nos plus beaux souvenirs, qu’ils soient gravés quelque part sur le web ou pas. Et c’est ce qui compte, non ?
Par contre, ce qui me gène avec la conservation des données, c’est qu’on a tous forcément un morceau de notre vie disponible sur Google. Et je me demande quelles en seront les conséquences dans le futur…
(je sais, mon commentaire n’a pas de réel rapport avec ton article, mais c’est tout l’intérêt de la philosophie !)
Bon dimanche Simon !
Sur la même problématique, je te conseille de regarder l’épisode 3 de la série Black Mirror, si ce n’est pas déjà fait
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